Pour la troisième fois, le carreau de faïence lui échappe des doigts quand on tambourine au rideau de fer, et Élodie Kern jure en alsacien, tout bas, un mot que sa grand-mère disait devant les casseroles brûlées. À genoux sur le sol de l’atelier, elle recolle les carreaux du plan de travail qui se décollent à cause de l’humidité, un par un, avec une colle qui pue le solvant.
« C’est fermé », lance-t-elle sans se retourner.
Le rideau, elle ne l’a pas complètement baissé. Un homme se penche sous la tôle, la cinquantaine, un gilet polaire zippé jusqu’au menton. Il a l’air d’avoir répété sa phrase dans l’escalier.
« Vincent Schmitt. Troisième étage. Votre machine. »
« Je n’ai pas de machine allumée. »
« Vingt heures dix. » Son poignet, montré, une vieille montre à aiguilles. « Hier, vingt heures quinze. Avant-hier, vingt heures et demie. Un bourdonnement. Grave. Qui monte par le mur de la cage d’escalier. Ma femme ne dort plus. »
Élodie s’essuie les mains sur son tablier constellé d’engobe séché, se relève. L’atelier, elle l’a ouvert six semaines plus tôt, rue des Bouchers, au rez-de-chaussée d’un de ces immeubles à colombages retapés où les poutres du plafond ondulent comme si la maison avait le mal de mer. Un tour, un four électrique, un malaxeur. Rien de tout ça ne tourne le soir. Le soir, elle glace, elle range, elle recolle des carreaux à genoux.
« Écoutez. » Elle essaie d’être aimable. « Mon four monte en température l’après-midi, jamais après dix-huit heures, ça coûte trop cher. Le tour, c’est en journée. Le soir il n’y a rien. Ce que vous entendez ne vient pas d’ici. »
« Ça vient forcément d’ici. Il n’y a que vous en dessous. »
« Il y a la cave. Il y a la chaufferie. Il y a l’appartement de derrière. »
« C’est votre local. »
Ils se regardent. Lui ne bouge pas, il est sûr de lui, de la façon d’un homme habitué à avoir raison et qu’on ne contredit plus beaucoup. Élodie est fatiguée et ça la rend têtue. Elle a lâché un CDI de comptable à trente-quatre ans pour empiler des sacs d’argile dans un local qu’elle n’est pas sûre de pouvoir payer, alors ce n’est pas un voisin en polaire qui va lui dire d’où vient le bruit chez elle.
« On va faire une chose », dit-elle. « Vous notez. Heure exacte, à chaque fois que vous entendez. Moi aussi je note ce que je fais. On compare. »
« Parfait. »
« Parfait. »
Il repart sous le rideau. Elle l’entend remonter, une marche après l’autre, lentement. Il s’arrête sur un palier, souffle, repart.
Les deux relevés
Un carnet à spirale posé près de la caisse, voilà où tient le relevé d’Élodie. Lundi, 20h12 : je rince des pinceaux. Aucune machine. 20h40 : je pars, tout éteint, je vérifie les prises. Elle note à la minute, l’heure prise sur le téléphone, comme quand elle tenait une compta. En trois jours c’est devenu une affaire. Elle y pense le soir, elle y pense en préparant les commandes de Noël qui s’entassent et qu’elle n’avance pas.
La feuille sous le rideau
Le relevé de Vincent, elle le découvre glissé sous le rideau le jeudi matin, une feuille à petits carreaux pliée en quatre, une écriture penchée d’instituteur à la retraite — c’est ce qu’il est, elle l’apprendra plus tard.
Mardi 20h11 — bourdonnement grave — 4 min.
Mercredi 20h09 — idem — 6 min.
Jeudi — rien à signaler à ce jour.
N.B. Le bruit ne ressemble pas à un tour de potier. Plutôt une pompe.
Une pompe. Debout dans l’atelier froid, Élodie relit ce mot. Elle n’a pas de pompe. Mais elle repense au plombier venu deux semaines plus tôt, à ce qu’il a dit du bâtiment en tapotant les murs — que dans ces vieilles maisons à pans de bois, avec les vides entre les poutres et les cheminées murées transformées en gaines, le son ne monte pas droit, il part de travers, il entre dans un conduit à un étage et ressort deux niveaux plus haut, dans une autre pièce. Sur le moment elle n’avait pas fait attention. Là , oui.
Pourquoi ils notaient
Vincent a pris sa retraite en juin. Depuis, il descend à la boulangerie le matin, il lit le journal, il refait deux fois les mots fléchés, et l’après-midi est déjà là . Le bourdonnement lui a donné un dossier. Il tient les horaires, il compare, il rédige son N.B. au propre. Il redescend trois étages pour glisser sa feuille sous le rideau alors qu’il pourrait attendre de croiser Élodie. Sa femme lui a dit deux fois que ça allait, que ce n’était pas si grave, ce bruit. Il continue quand même.
Élodie, elle, a mis toutes ses économies dans ce local. Quand un voisin vient se plaindre au bout de six semaines, elle entend surtout qu’elle dérange, qu’elle n’est peut-être pas à sa place ici. Elle note pour avoir raison. Ça vaut ce que ça vaut, mais ça l’occupe autant que ça occupe Vincent.
Écouter ensemble
Un mercredi soir, ils trouvent, ensemble. Il descend à vingt heures huit, pas pour accuser cette fois, pour écouter avec elle. Ils sont debout tous les deux dans l’atelier éteint, four froid, tour immobile, prises débranchées. À vingt heures neuf, le bourdonnement arrive. Grave, régulier. Il monte du mur du fond, celui contre la cage d’escalier, là où une ancienne cheminée a été murée. Élodie pose la main à plat sur le crépi. Ça vibre faiblement.

« Ce n’est pas moi », dit-elle.
« Non », admet Vincent. « Ce n’est pas vous. »
Il a l’air un peu embêté de le reconnaître, après tout ce cinéma. Il regarde le mur, il regarde sa montre, il ne dit rien d’autre.
Le ventre de la maison
Ils montent. Deuxième étage, appartement de Mme Ostermann, qui ne se plaint de rien parce qu’elle est à moitié sourde : son ballon d’eau chaude, un vieux modèle à circulateur, se déclenche sur une minuterie réglée le soir. La pompe fait vibrer la gaine de la cheminée murée, la vibration descend le conduit, saute le premier étage sans le toucher, et ressort en bas chez Élodie et plus haut dans la chambre des Schmitt. Deux pièces qui ne se touchent pas, reliées par un conduit que personne n’avait en tête.
« Il faudra prévenir le syndic », dit Vincent sur le palier. « Un joint, peut-être. Un caisson autour de la gaine. »
« Peut-être. »
Il n’a pas l’air pressé de régler ça, tout à coup. Il tourne sa montre autour de son poignet. Le bruit continue, faible, sous leurs pieds. Élodie regarde la porte de Mme Ostermann. Derrière, la vieille dame dort et n’entend rien, ni sa propre pompe ni les deux qui sont là sur son palier à onze heures passées. Vincent ouvre la bouche — pour dire qu’ils redescendent, ou que c’est quand même bizarre, cette histoire de bruit qui se promène dans les murs.
« Bon. Je vais taper le mail au syndic ce soir, sinon je vais l’oublier. » Elle sort son téléphone, regarde l’heure. « Vingt heures trente-quatre. »
